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| Enterrement à la grecque | |
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Stratos Dionysiou, un chanteur populaire, est mort. Dune overdose. Peut-être même sest-il donné la mort
Les rumeurs courent et se propagent dans Athènes la polluée. La drogue cause de plus en plus de dégâts dans ce pays en mal de modernité Et puis et puis on dit aussi que son fils, un musicien, aurait changé de bord De savoir son paidaki sur la pente quon nemprunte pas quand Papa est un Homme, lui - avec ce H majuscule qui impose le respect - aurait poussé Stratos sur une voie sans issue. Lui, ce mankas ( équivalent grec de macho ) qui affichait publiquement ses quelques maîtresses a perdu de sa superbe le jour où les journaux ont créé le scandale. Le bouzouki dès cet instant a redoublé de lamentations encore plus orientales. On murmurait entre la Plaka et le Pirée que le chanteur, mais surtout le Père, ne supporterait pas longtemps linfamie. Stratos Dionysiou est mort. On lenterre cet après-midi au Premier Cimetière dAthènes, ce cimetière-pinède accroché sur le versant sud de la colline où sétagent les gradins du Stade. La foule est dense. Les allées trop étroites pour contenir tous ces admirateurs, ces curieux, ces Grecs, ces Athéniens ! On se presse, on se bouscule, on piétine, on casse même ! Toutes classes sociales confondues, on transpire sous un soleil printanier un peu timide mais qui chauffe déjà. Jeunes et vieux, du bon sexe ou du sexe faible - en Grèce la différence existe encore - on se dresse sur la pointe des pieds, on pousse un peu du coude. Lessentiel ne sera pas de voir. Ni dêtre vu dailleurs. Mais on aura été présent, on aura participé. Un enterrement, ici, représente encore un événement social auquel on se doit de participer au même titre quà un mariage, un baptême ou une belle manifestation avec de grandes banderoles le long de la rue Hermou ou du Stade. Dans les campagnes, les pleureuses ajoutent un petit plus au pathétique de jallais dire de la fête. La mort aussi a quelque chose de convivial ! Un enterrement, surtout sil sagit de celui dune personnalité, permet de se rencontrer et bien sûr de converser, de dialoguer, de débattre ! Peu importe le sujet. Comme toujours, tout est prétexte à une discussion. Le défunt et ses déboires, les amis du défunt et leur appartenance politique, les politiciens eux-mêmes, la Cité ! La Grèce traditionnelle, ou en tout cas celle que certains Européens aimeraient encore voir comme telle, a disparu avec la fusion communautaire, avec larrivée massive des charters scandinaves et autres. Les Grecs, comme les autres peuples, ont un droit légitime à un mieux vivre, à plus daisance matérielle. Ils y perdent de leur identité, se moulant dans un occidentalisme peut-être un peu triste sous lincomparable lumière égéenne mais que faire contre la dictature des technocrates de tout poil aux dents longues et aux plans budgétaires dont les courbes ne sont que croissances exponentielles fébriles ? Et pourtant. Il suffit dassister à un événement ordinaire - un enterrement par exemple - pour ressentir, pour retrouver des sensations, des impressions quon croyait avoir été avalées par le temps et la modernisation. Latmosphère na rien de ce que lon pourrait appeler des funérailles, avec toute la pompe, le sérieux contrit et les mines défaites que cela sous-entend. Mais en Grèce une messe non plus ne ressemble pas à une messe. Juchés sur un arbre sec, des grappes de jeunes gens sinterpellent. Papadopoulos, assis confortablement sur une pierre tombale, lit la dernière édition de TA NEA pendant que Giorgina, Maria et Héléni contrôlent la tenue de leur coiffure dans le reflet des lunettes noires de leur voisine. Les murs denceinte servent de gradins. Les catafalques surélevés, de plate-forme dobservation. Pour calmer la nervosité provoquée par lattente, tout le monde fume. Lodeur âcre des Karelia flotte entre les allées, sécharpant à lune ou lautre croix. Le flot humain grossit, déborde de partout, piétine les monuments funéraires. De petits luminaires y perdent leur Saint Esprit Des Christs se mettent à pleurer de dépit. Le remue-ménage est tel que les morts se retournent dans leur linceul. Mouvement de foule. Coups de sifflets inutiles. Place ! Le convoi funèbre aurait quitté léglise. Comme dans chaque manifestation publique, la police, elle aussi, est en représentation. Les gardiens de la paix. Les gardiens de lordre. Non. En Grèce, les gardiens du désordre. Débonnaires, magnifiquement inefficaces. Les hommes à casquette gesticulent juste ce quil faut pour rappeler leur présence, et essaient de canaliser les vagues de spectateurs, de supporters. Le match est plaisant, les équipes fair-play. Rien ne se passe cependant. Fausse alerte. Stratos Dionysiou se fait attendre. Plus dune heure et demie de retard pour cette dernière sortie de scène. Au centre de lorchestra (fosse principale dans un théâtre antique), le caveau : vide. Et le choeur des amis intimes, aussi à laise que des sardines en boîte. Tout autour, le theatron (les gradins). On ne joue ni Eschyle, ni Sophocle ou Aristophane, mais on pourrait aisément se croire à Epidaure ou à Dodone lors dun festival. A lépoque classique, lambiance, les mimiques, les gueules devaient dailleurs être semblables à celles daujourdhui. Grèce profonde, éternelle, où lhomme confond sans cesse la scène et la vie, le propre et le figuré. Athénien, personnage haut en couleurs, en tics et en manies, qui prend plaisir à tout exagérer, à vibrer pour tout ce quil fait, qui déclame quand nous parlons, qui chante quand nous fredonnons, qui pleure quand nous lâchons par inadvertance une larme Athénien, on tenvierait presque dêtre si peu introverti. Des applaudissements nourris saluent le passage dune première couronne portée au-dessus des têtes comme une oriflamme annonçant le début dune grande cérémonie. Fausse entrée. Les fleurs reviennent sur leurs pas. Quelques syncopes. Des sirènes dans le lointain viennent mêler leurs sons stridents au gazouillis des oiseaux et aux discours des vivants. Cimetière-agora, ou la satisfaction toute athénienne de se rencontrer, de se regarder exister et de sécouter parler. Un autre manière de vivre aussi, même si lon enterre lun des siens. Encore un de ces contrastes tellement helléniques. Lart de mêler tout ce qui sexclut, tout ce qui est antinomique. Pays de lumière où les femmes se cachent dans des vêtements noirs. Pays de défit dans lequel le soleil ardent, les montagnes sèches et la mer houleuse disputent à lhomme le droit de simplanter. Mais, terre de dieux aux visages humains, de cités aux hommes LIBRES. Gestes dapaisement, signes et susurrements pour réclamer le silence. Cette fois-ci, il faut se taire. Lheure est au respect, à la dignité, aux larmes. Stratos Dionysiou progresse lentement, porté par des hommes en lourd complet noir, aux allures dartistes avec leurs tignasses mal peignées. Le héros défunt repose dans un cercueil baroque épais déjà fermé. Devant : un pope. Seul. Il agite un encensoir. Triste bonhomme pas vraiment à sa place parmi ces mécréants, repentis de la dernière heure. LEglise, comme les autres castes fait de la figuration Les veuves. La famille. Le fils indigne. Il est venu témoigner au Père sa piété filiale - un peu émoussée quand même. Les grands fumeurs ont de la peine à respirer dans cette foule opaque. On les entend gémir comme de vieilles orgues. Les derniers mégots finissent de se consumer dans des pots de fleurs séchées. Passe une couronne en forme de bouzouki. Une autre à tête de cheval : Stratos était un habitué des champs de courses. Les spectateurs ne font plus quun avec le cortège funèbre. Où est le cercueil ? La confusion est totale. Même, on sénerve. Chacun veut assister à la mise en terre. Chacun marche sur les pieds de son voisin. Individualiste jusque dans les cérémonies sacrées, le Grec, lAthénien na pas vraiment changé au cours des siècles, malgré les invasions venues de la proche Asie, ou, plus récemment, de lEurope du nord. Et ce nest pas encore demain quil mettra un frein à son ego , Communauté Européenne ou pas Ses manières orientales resteront, inscrites de façon indélébile dans les traits de son caractère. Soudain, tout devient calme. Trop calme. Une mélodie sourde séchappe de lorchestra. On rend hommage à Stratos, on entonne le refrain de sa dernière chanson. Les mouchoirs sèchent les yeux humides. Les paroles sécrasent dans les coeurs. La solennité, lémotion sest abattue sur le cimetière comme un coup de tonnerre dans le ciel azur. Le cercueil descend très vite dans la fosse. Le pope na guère le temps de raconter ses histoires. Second refrain. La dalle grince un peu. Tout est fini. Les yeux encore brillants, les citoyens défont ce théâtre quils avaient construit pour jouer à la vie, à la mort, lespace dun après-midi. Pressés, ils se hâtent dans le labyrinthe des tombes pour aller dégager leur voiture dun trottoir. Il est primordial dy être avant son voisin. Déjà, les premiers coups davertisseurs, bientôt, un concert de klaxons : impossible de sattarder sur la mort Le rideau dun acte est tombé, mais le spectacle continue, et de plus belle. |
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| Ta periptera | |
| Baraques baroques, verrues urbaines aux toits de pagodes chinoises, les kiosques étalent leur littérature de
gare aux coins des avenues, des places ou en travers des rues déjà encombrées. A la ville comme à la campagne, ils sortent du macadam en moins dune nuit parfois. Le kiosque est aux cités et aux villages grecs ce quétaient les fontaines à la campagne helvétique : un haut lieu de rencontre. Tout sy affiche, tout sy vend. Les dernières nouvelles des quotidiens, les magazines féminins, des chocolats résistants à la chaleur, des lunettes de soleil et des briquets, des komboloï colorés Aujourdhui, autour de lOmonia, les kiosques vivent à lheure du sexe tout horizon ! Les bonbons de naguère ont fait place nette aux illustrés cochons, importés dAllemagne ou des Pays Bas. Chacun peut en toute impunité saliver, rougir ou pouffer à la vue de jolis seins teutons. Ach ! Mais, cest aussi, et dabord, vers ces champignons chamarrés quon vient sinstruire des derniers rebondissements politiques, économiques ou footballistiques. Les gros titres à peine imprimés sèchent aux gouttières de toile. Lencre rouge, noire, verte ou bleue, selon lappartenance politique du journal, attire immanquablement le regard du citoyen. Main à la hanche ou doigt dans le nez, on lit, avec application. Si possible, on lit à plusieurs pour ensuite pouvoir commenter soi-même les commentaires. On sattroupe alors et le monde grec, une fois de plus, est refait. Mieux quhier, moins bien que demain, lessentiel nétant pas dans ce qui se passe, sest passé ou se passera, mais dans ce qui devrait ou pourrait arriver. Le Grec est dabord un Penseur, un Philosophe ! Laction, les faits peuvent attendre. Lâme du kiosque en est assurément le vendeur. Gras et mal rasé, le plus souvent en liquette blanche tachetée - au sens propre - le gros bonhomme est rarement aimable et toujours très affairé. Impression confuse de le déranger dans un travail harassant - intellectuellement - quand on a laudace de désirer humblement acheter quelque chose ! Les vendeurs mangent, dorment, font la sieste et, également, travaillent dans leur kiosque. Loeil terne, ils regardent leur client et jettent la monnaie plus quils ne la rendent. Parfois ils sucent une glace, en été, pour passer le temps. Je me suis souvent demandé comment ils font pour tenir dans ces cabines surchargées de livres, de sucreries et de cartouches de cigarettes - entre autres. Lespace intérieur ne doit guère dépasser les 50 centimètres carrés. Cest peut-être cela, le MYSTERE des kiosques ! |
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Textes et photographies: Jean Pierre BOESCH, juin 1990
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